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Survie sous contrainte : Les gangs exploitent la vulnérabilité des déplacés internes à Port-au-Prince

Survie sous contrainte : Les gangs exploitent la vulnérabilité des déplacés internes à Port-au-Prince

Dans le paysage chaotique de Port-au-Prince, où la lutte pour la survie devient chaque jour plus ardue, un problème tragique et alarmant prend de l’ampleur : les gangs armés infiltrent les abris provisoires pour violer les femmes et contrôler la distribution de l’aide alimentaire. Plusieurs victimes, ainsi que des responsables d’organisations humanitaires locales, témoignent des horreurs qu’elles vivent au quotidien. 

« Lorsque des organisations apportent des kits alimentaires, ces hommes nous réclament du sexe en échange de leur aide », déclare une résidente du camp du lycée Marie-Jeanne, situé dans la 1ère impasse Lavaud, à Port-au-Prince, dans un entretien avec Haitinews2000. Sa voix tremble de colère et de désespoir alors qu’elle décrit la situation insoutenable à laquelle elle est confrontée, une réalité partagée par de nombreuses femmes déplacées.

Se battre pour avoir droit à leurs kits

Novia Augustin, directrice de l’organisation *Refuges des femmes d’Haïti*, a été témoin de ces abus depuis que le camp fonctionne en mars 2024. Elle confie avoir reçu un nombre alarmant de plaintes de femmes victimes de ces violences. « En général, celles qui refusent d’avoir des relations sexuelles avec les responsables de la distribution doivent se battre pour avoir droit à leurs kits », confirme-t-elle, illustrant le climat de terreur qui règne au sein des camps. 

Une jeune femme de 19 ans, croisée dans le centre, raconte son expérience traumatisante. « J’étais dans le bureau pour récupérer un kit qu’une organisation était venue distribuer. Les membres du groupe ont refusé de me donner le mien sans aucune raison. Quand j’ai protesté, l’un d’eux m’a saisie par la gorge, m’a bousculée et jetée dehors », se souvient-elle, l’émotion palpable dans sa voix. Elle explique avoir été brutalisée uniquement parce qu’elle avait refusé les avances de ces hommes, un acte qui, dans ce contexte, peut être perçu comme une forme de rébellion. 

La Voix des Survivantes

Deux autres femmes, visiblement dans la cinquantaine, corroborent les dires de la jeune femme. « Quand cela nous arrive, ils disent que nous ne sommes pas si vieilles », affirment-elles, témoignant ainsi du mépris et du déshonneur qui accompagnent leurs expériences. Les gangs exercent un contrôle strict sur les abris, transformant ces lieux censés offrir refuge en scènes de violence systématique. 

Lors de la journée internationale des droits de la femme et de la fête des mères, *Refuges des femmes d’Haïti* a été contraint d’emmener une centaine de victimes à l’extérieur du camp pour leur distribuer de l’argent et des kits alimentaires. « Ce déplacement était nécessaire pour nous assurer que ces femmes reçoivent l’aide dont elles ont désespérément besoin », explique Novia Augustin. 

Les femmes déplacées qui refusent de céder aux avances sexuelles pour obtenir l’aide sont souvent obligées de l’acheter à des prix exorbitants, avec des témoignages faisant état de membres du comité qui réservent une partie substantielle de l’aide à des fins de vente. Cela témoigne d’une dynamique perverse où l’aide humanitaire, censée être une bouée de sauvetage, est exploitée comme une marchandise.

Un Constat Alarmant

La violence des gangs a forcé 578 000 personnes à fuir à l’intérieur du pays entre mars et juin 2024, selon un rapport des Nations Unies. La majorité des victimes se retrouvent dans 96 sites dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, où le manque de mécanismes de gestion formels exacerbe leur vulnérabilité. « Les chefs de gangs dans la région de Delmas prévoient à l’avance les espaces où les gens pourront se réfugier lorsque leurs maisons seront attaquées », témoigne Novia Augustin, soulignant l’ampleur du contrôle que ces groupes exercent sur la population. 

Ces gangs imposent également des membres de comités de gestion des camps pour maintenir une surveillance stricte sur les entrées et sorties, en particulier en ce qui concerne l’aide humanitaire. Dans ce climat de peur, de nombreuses structures d’aide aux victimes sont contraintes de négocier avec des chefs de gangs pour pouvoir apporter une assistance essentielle aux déplacés.

Des camps tels que Saint-Joseph, La Saline et Cité Soleil sont particulièrement touchés par ces abus. Les cas de violences sexuelles, tant sur les femmes que sur les enfants, continuent d’augmenter, laissant une traînée de souffrances et de traumatismes. 

Jhonny Coulanges, ancien résident de Martissant, explique avoir quitté le camp de Solino pour cette raison. « Plusieurs personnes qui étaient des civils ont rejoint les groupes armés. Je ne me sentais plus en sécurité », confie-t-il. Sa femme, par chance, a trouvé refuge chez un cousin. « C’est dur de vivre séparé de ma femme, mais l’amener ici serait comme lui offrir à ces prédateurs sexuels une nouvelle proie », dit-il, son regard perdu dans le vide.

Un Appel à l’Action

Les cas de détournement de mineures sont de plus en plus fréquents. Des hommes du comité, ainsi que ceux du camp du Lycée Marie-Jeanne, sont accusés d’entretenir des relations avec des adolescentes, selon *Femmes Refuges d’Haïti* et divers témoins. Interrogé sur ces allégations, le président du site, Steve Fleuranfils, nie catégoriquement tout abus. « Il n’y a pas de cas de violence sexuelle ici. Les membres du comité sont aussi des victimes. Nous nous sommes regroupés pour mieux nous structurer et gérer le camp », soutient-il, une déclaration qui semble ignorer la souffrance des femmes qu’il prétend protéger.

Face à cette crise, les travailleurs humanitaires appellent à une meilleure organisation des ONG locales et internationales, ainsi qu’à la nécessité de reprendre les territoires contrôlés par les gangs pour permettre aux déplacés de retrouver un semblant de normalité et de sécurité. La situation est critique, et chaque jour qui passe, les espoirs de ces femmes s’étiolent un peu plus dans l’obscurité des abris, sous le joug d’un système qui semble avoir oublié leur existence.

Djenyka Piverger

Djenyka Piverger